Croissance Mondiale : Le Scénario Du Trou D’air De Plus En Plus Plausible

Les chaleurs estivales exposent toujours le vacancier imprudent au coup de soleil. Mais vendredi 10 août dernier, c’est une énorme insolation dont la Turquie a été victime : en une seule journée, sa monnaie a plongé de près de 20% de sa valeur face au dollar et à l’euro. Avec en toile de fond une sérieuse crise diplomatique entre Ankara et Washington, Donald Trump demandant instamment à son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, la libération du pasteur évangélique américain Andrew Brunson, accusé de terrorisme par les autorités turques.

Jusqu’à quel point cet épisode de refroidissement des relations entre la Maison Blanche et son partenaire stratégique et militaire en Méditerranée peut-il être regardé comme annonciateur de dérèglements plus aigus encore à l’échelle internationale et l’indice d’un retournement imminent du cycle actuel de croissance ?

L’universitaire Michel Serres suggérait récemment dans les colonnes du journal Le Monde que « c’est parce que tout va mieux qu’on ne s’aperçoit pas que tout peut aller beaucoup plus mal ».

Avec le recul, c’est vrai que tout semble aller si bien et même tellement mieux aujourd’hui. En raisonnant sur un temps relativement long, on note des améliorations tangibles : entre le début des années 1990 et aujourd’hui, le nombre de pauvres a reculé de plus d’un milliard quand la population mondiale continuait de croître de 3 milliards. L’espérance de vie elle-même n’a cessé de gagner du terrain, les humains vivant en moyenne jusqu’à 70 ans contre à peine 47 ans en 1950.

Sur un temps plus court, on voit aussi que les pays de l’OCDE, après avoir touché le fond en 2008 et les années qui ont suivi la crise financière, sont parvenus à rebondir par la suite, pour finalement retrouver des niveaux de croissance solides et un chômage en net repli. Tout indique donc que ça va mieux.

Au point que les tensions monétaires affectant la livre turque, bien que susceptibles de faire vaciller le régime d’Erdogan, pourraient bien apparaître comme secondaires, voire anecdotiques.
Dans la chaleur de l’été, nul doute que les bonnes nouvelles sur le marché du pétrole auront même tendance à être plus facilement perceptibles dans leurs effets sur notre qualité de vie que les conséquences encore incertaines d’une débâcle de la devise turque.

Or, après avoir flirté il y a plusieurs semaines avec la barre des 80 dollars, le baril de brent -le brut de mer du nord- est retombé à seulement 71,40 dollars en fin de semaine dernière.

Une bonne nouvelle pour les consommateurs, qui pourraient bien fêter l’événement en soufflant, dès le quatrième trimestre prochain, la bougie du 100 millionième baril de pétrole consommé par jour, d’après les prévisions de l’Agence Internationale de l’énergie (AIE).

De quoi pavoiser ? Pas si sûr, car, à quelques jours de la rentrée, la crise turque est là pour nous rappeler l’ampleur des « désordres » géopolitiques, économiques et commerciaux qui peuvent faire très vite basculer la planète d’une relative euphorie à un climat de franche désolation.

Un fossoyeur du commerce international à la Maison Blanche

De véritables mines incendiaires ont été posées au premier semestre, au risque d’exploser au second, et que tout aille finalement « beaucoup plus mal » qu’aujourd’hui.

Difficile de ne pas en convenir : Donald Trump a incontestablement allumé la mèche. La planète vit depuis le printemps à cause de lui avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, menacée qu’elle est d’embrasement lié aux effets en chaîne de la tempête commerciale créée de toute pièce par le président américain. Car à la taxation d’un grand nombre de produits importés de la Chine et de l’Union européenne (sur l’acier, l’aluminium…) répondent déjà autant de mesures de rétorsions à l’encontre des Etats-Unis décidées par ses partenaires commerciaux. Dent pour dent…

Le tout sans aucun arbitrage possible de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) pour l’heure, tant les principes de fonctionnement de celle-ci, hérités de l’après Seconde guerre mondiale, la condamnent à observer impuissante ce choc plutôt qu’à séparer efficacement les combattants.

Le pyromane Trump semble d’ailleurs décidé à aller, si ce n’est jusqu’au bout, du moins le plus loin possible, puisqu’à aucun moment il n’a abandonné son projet de sanctions à l’égard de l’Iran que Washington compte bien appliquer à compter du 4 novembre prochain.

Une démarche suicidaire et laissant craindre que le scénario de « guerre commerciale » le plus noir imaginé depuis plusieurs semaines par le Conseil d’analyse économique (CAE) finira par se réaliser. Dans une note publiée le 2 juillet dernier à l’intention du gouvernement, l’organisme met en effet en garde contre le risque d’une « perte de PIB pour les Etats-Unis, la Chine et l’Union européenne » pouvant aller jusqu’à 3 ou 4 points, en cas de « guerre totale », autant dire un vrai trou d’air dans la dynamique du commerce mondial jusqu’alors si favorable.

La première urgence de la rentrée pour les dirigeants de la planète, c’est donc – parallèlement à la poursuite des pourparlers avec l’insolente Amérique de Trump – d’activer la réforme de l’OMC. Un premier rapport a été remis il y a plusieurs semaines par la Fondation Bertelsmann au directeur général de l’OMC, Roberto Azevêdo. L’Union européenne et la Chine ont aussi annoncé le 16 juillet dernier, à l’issue de leur sommet bilatéral, la création d’un groupe de travail sur le sujet.

L’ampleur actuelle de la tempête commerciale pourrait tout emporter sur son passage. Elle menace jusqu’à l’équilibre du marché du pétrole. L’objectif de Donald Trump de ramener les exportations iraniennes de pétrole à zéro fait en effet courir le risque que les pays de l’OPEP et la Russie, malgré leurs efforts pour dynamiser l’offre mondiale de brut, soient de nouveau dans l’incapacité de servir une demande qui pourrait de nouveau rebondir d’ici la fin de l’année.

L’hypothèse d’un retournement conjoncturel qu’on peut craindre sous la pression des exigences intolérables de l’administration américaine et des effets qu’elles peuvent produire sur le commerce mondial pourrait être également confortée par d’autres déséquilibres, y compris sur le continent européen.

Désordres communautaires et désunion européenne

Depuis plusieurs mois, la croissance en zone euro donne des signes de faiblesse. Empêtrée dans des négociations tendues et interminables sur le Brexit, confrontée à l’aggravation des tensions géopolitiques avec les Etats-Unis et la Russie, exposée aussi à l’épuisement des effets de la politique monétaire expansionniste dont la Banque Centrale européenne (BCE) a annoncé la fin prochaine, l’UE voit sa croissance et ses perspectives de croissance de moyen terme, entamées.

Le dossier grec reste aussi une source de préoccupation pour l’UE : s’il semble en bonne voie de résolution, avec la perspective de sortie prochaine d’Athènes de la tutelle financière européenne sur sa dette, la discipline budgétaire imposée à l’Etat grec -maintenir un excédent budgétaire primaire de +3,5% au moins jusqu’en 2022- montre que rien n’est encore vraiment acquis.

Au sein même de la zone euro, les dirigeants ne parviennent pas vraiment à s’entendre sur la question migratoire tandis que plusieurs conceptions de l’architecture de la zone euro s’opposent, ce qu’illustre parfaitement le débat actuel sur la création d’un budget commun, poussé par le président Macron.

Enfin, l’Europe déjà sous la menace du populisme et de la montée des régimes autoritaires (Pologne, Hongrie) doit composer avec un gouvernement italien issu des élections de mars dernier, et dont le programme anti-européen s’ajoute au laxisme budgétaire, au risque d’aggraver un peu plus une crise interne dont la composante économique (sous-productivité et sous-investissement des entreprises) n’est pas un simple avatar de la crise politique et institutionnelle qui sévit à Rome.

Avec la montée des périls, l’Europe a une occasion de repartir de l’avant et sans doute une seule : le front commun face aux mesures protectionnistes imposées de l’autre côté de l’Atlantique est salutaire. Mais il ne peut qu’artificiellement et non durablement colmater les divisions qui séparent encore ceux qui ne seront bientôt plus que vingt-sept à faire tourner la marmite européenne.

Prendre son destin en main pour l’UE, c’est donc à la fois voter un budget communautaire ambitieux pour la période 2021-2027, c’est-à-dire tourné vers l’avenir (l’innovation et le digital) et compensant l’impact de la sortie du Royaume-Uni du giron européen, mais aussi saisir l’opportunité du projet de budget de la zone euro, désormais soutenu par le couple franco-allemand, depuis l’accord arraché le 19 juin dernier par Emmanuel Macron à Angela Merkel. Or, ce budget commun qui verra au mieux le jour en 2021 fait actuellement débat dans son principe même dans huit pays du nord, rangés derrière le leader néerlandais Mark Rutte, sous prétexte que « chacun doit faire le ménage dans sa maison » (comprendre : chacun se débrouille), alors que ce dont les pays membres de la zone euro ont précisément besoin, c’est de plus de solidarité intra-européenne, via des mécanismes d’intervention partagés en cas de survenue de difficultés économiques et financières chez l’un d’entre eux.

Difficile de dire aujourd’hui, alors que le torchon brûle entre l’Europe et les Etats-Unis et que les déséquilibres intra-européens sonnent comme autant d’avertissements pour la zone euro, que la France parviendrait miraculeusement à échapper aux conséquences de tous les désordres actuels du monde, qu’ils soient géopolitiques, commerciaux ou simplement économiques.

Des turbulences internationales qui sapent la reprise en France

Les premiers signaux de repli conjoncturel sont visibles chez nous depuis le premier trimestre.

Dans le sillage du premier coup de frein accusé par la croissance en zone euro (progression du PIB de seulement +0,4% au premier trimestre contre +0,7% sur les trois derniers mois de 2017), la progression du PIB a été moins franche en France ces derniers temps : +0,2% sur les trois premiers mois, et pas davantage sur la période d’avril à juin, particulièrement touchée par les grèves de la SNCF et d’Air France.

La production industrielle, qui s’est repliée de 0,6% en mai dernier, est certes pénalisée par les mouvements sociaux du printemps mais subit surtout de plein fouet ailes tensions commerciales internationales, qui minent le moral des patrons.

Des tendances qui se confirment quand on suit l’évolution de la courbe des défaillances d’entreprises. Celle-ci fait apparaître un repli plus modéré des procédures collectives (-1,4%) entre mars et juin, par rapport à la même période de l’année précédente, augurant d’un nombre de défaillances pour l’ensemble de l’année 2018 autour de 52 000 selon Altares, très proche de celui de 2017.

L’Insee le dit d’une voix faible, mais la santé des entreprises françaises est déjà moins favorable qu’il y a quelques mois : la hausse du prix du pétrole depuis le début de l’année a rogné leurs marges, qui devraient retomber à 31,7% de la valeur ajoutée d’ici la fin de l’année, en dessous de la moyenne de la période 1988-2007, qui s’établissait à 32,6%.

Le nouvel environnement international pourrait être encore bien plus défavorable aux PME de l’hexagone en cas de remontée rapide et forte des taux d’intérêt, ce que les nouvelles orientations de la BCE laissent présager au plus tard pour 2019 : ainsi les économistes d’Euler Hermes ont calculé il y a peu qu’avec un endettement plus élevé en moyenne (71,8% du PIB contre 67,2% pour les firmes italiennes et seulement 36,7% pour leurs concurrentes allemandes), les entreprises françaises pourraient subir un renchérissement du coût de financement de 35 à 40 points de base en cas de hausse de 50 points de base du taux directeur de l’Institution monétaire de Francfort.

Une exposition très forte qui doit pousser à la vigilance à la fois dans la relation entre les banques et les entreprises, mais aussi en termes de couverture de risques de la part de l’Etat au moment de construire le projet de loi de finances 2019 et les hypothèses du gouvernement s’agissant de l’estimation de la charge des intérêts d’emprunt côté public.

Le vent se remet à souffler depuis la fin de l’hiver. Un vent froid et de face. L’économie française n’est pas épargnée par les premières turbulences induites par ce nouvel environnement international très incertain et marqué par une grande volatilité des marchés. Ce n’est donc pas le moment de marquer une pause dans les réformes, que ce soit à l’échelle européenne ou dans l’hexagone. Mais le temps est, en revanche, venu de prendre les dispositions nécessaires pour protéger entreprises et consommateurs des effets des secousses commerciales et financières qui s’annoncent et dont l’intensité pourrait encore s’accroître dans les prochains mois.

Intelligence Artificielle: Les Éclaircissements Attendus Du Rapport Villani

Tribune publiée dans Forbes.

Le 29 mars prochain, Cédric Villani remettra au gouvernement son rapport final sur l’intelligence artificielle. Le médaillé Fields de 2010 a auditionné plus de 350 personnes. Ses conclusions sont guettées de toutes parts. En les attendant, revenir sur les enjeux de l’intelligence artificielle pour les entreprises françaises est indispensable, alors que les propos les plus contradictoires sont actuellement échangés sur un sujet encore méconnu, et dont les développements font naître les plus grands espoirs et les plus fortes craintes.

Les responsables du monde entier réunis au dernier CES de Las Vegas en janvier dernier n’avaient d’yeux que pour elle. Ne juraient que par elle. « Elle », c’est l’intelligence artificielle (IA). Depuis quelques mois, il faut bien reconnaître que l’IAest l’objet de tous les fantasmes. Qu’ils soient signe d’espérance ou, au contraire, illustration d’une profonde angoisse à son endroit.

L’opinion publique et les fantasmes hollywoodiens

Le 13 novembre 2017, a été une date marquante pour l’opinion publique. Un court-métrage de huit minutes intitulé « Slaughterbots » (en francais, « Les robots massacreurs ») a été projeté à Genève pour sensibiliser aux dangers de drones miniatures, dotés de la capacité à identifier leur cible (humaine) puis à la tuer, en venant perforer son crâne d’une balle aussi intelligente que fatale.

Les scénaristes d’Hollywood s’en donnent même à cœur joie pour démontrer les effets dévastateurs de cette « super-intelligence » qui, entre les mains de puissances diaboliques, pourrait bien détruire l’humanité tout entière. De Terminator de James Cameron (1984) à Ex Machina d’Alex Garland (2015), en passant par A.I. Intelligence artificielle de Steven Spielberg (2001), le cinéma prend le relais des scientifiques et ingénieurs tels que le regretté Stephen Hawking, disparu la semaine dernière, ou le milliardaire version high tech Elon Musk, pour exprimer les doutes et risques que l’intelligence artificielle ferait courir à notre espèce.

Alors, entre d’un côté ceux qui nous prédisent le pire cauchemar et, de l’autre, les marchands de rêve qui voient en l’IA un moyen sans précédent de soigner les maux de la planète – à commencer par les pathologies les plus réfractaires aux thérapies classiques (maladie d’Alzheimer, autisme…) – à qui se fier pour se faire une idée objective ?

A chaque révolution technologique, son lot de frayeurs et d’inquiétudes plus ou moins rationnelles. Rien là de si anormal. Nos aïeuls ont encore en mémoire que lorsque les premières automobiles sont apparues de l’autre côté de l’Atlantique, certains Etats avaient été jusqu’à édicter des règles imposant qu’une personne coure devant avec un drapeau rouge pour prévenir les piétons… Pour dépasser nos peurs et garder la bonne distance aussi à l’égard des tout aussi vaines promesses d’immortalité que fait naître l’IA, il est indispensable d’objectiver le sujet. En attendant que le mathématicien et député LREM de l’Essonne, Cédric Villani, ne livre ses propres conclusions dans quelques jours, fondées sur l’audition de plus de 350 personnes.

Le fort potentiel de l’IA

Le premier constat est sans appel : de la victoire de Deep Blue d’IBM sur le champion du monde d’Echecs de l’époque Garry Kasparov il y a dix ans à celle encore plus probante du logiciel d’intelligence artificielle AlphaGo (de GoogleDeepMind) sur le champion coréen du jeu de go Lee Sedol le 9 mars 2016 à Séoul, les progrès accomplis par l’IA ainsi que l’ampleur de ses applications potentielles, frappent l’esprit.

A l’évidence, l’intelligence artificielle commence déjà à affecter la vie même des entreprises. Les dirigeants le pressentent bien. Une nette majorité de cadres interrogés par Accenture (72% précisément) confère déjà à l’IA un rôle majeur dans « la capacité des entreprises à se différencier ». Il n’est même pas besoin de se projeter bien loin ou même d’attendre un éventuel doublement de la croissance d’ici 2030, qui résulterait de la libération d’un certain nombre de tâches répétitives et automatisables qui incombaient jusqu’à présent aux salariés, pour constater les premiers effets tangibles de l’IA.

Celle-ci est déjà présente un peu partout, et sa diffusion devrait encore s’accélérer dans les toutes prochaines années de manière visible, que ce soit dans l’automobile (voiture autonome), la santé, l’éducation, ou bien encore les travaux publics (exosquelette de chantier), etc. Sur le plan médical, l’IA promet d’être un outil d’aide à la décision inégalable, avec à la clé une amélioration de la prise en charge des patients. En radiologie par exemple, grâce au « machine Learning assisté », l’algorithme sera demain capable de reconnaître et d’interpréter les clichés, mais aussi d’apprendre tout seul des « cas » (cliniques), en comparant une image à des millions d’autres déjà entrées dans sa base, et poser ainsi un pré-diagnostic.

L’arrivée de l’intelligence artificielle dans l’entreprise représente un bouleversement à ce point considérable qu’on peut s’interroger sur l’aptitude de nos sociétés, et plus particulièrement des plus petites, à relever le défi. L’IA expose d’ailleurs notre économie à un vrai risque de creusement de la fracture entre les entreprises qui ont déjà tiré parti des nouvelles technologies et les autres. « Les entreprises qui étaient déjà en retard sur la numérisation le sont aussi sur la mise en place d’outils d’intelligence artificielle », le reconnait sans ambages le Secrétaire d’Etat chargé du numérique, Mounir Mahjoubi.

Une préoccupation légitime, quand on songe que la France n’occupe actuellement que le 16ème rang européen pour la numérisation des TPE et PME !

Or, pour avancer sans crainte sur le chemin escarpé de l’économie de la connaissance et des données, notre pays doit être en mesure d’offrir à ses dirigeants d’entreprises de véritables garanties qu’ils pourront effectivement engager leur transformation dans de bonnes conditions. On en est très loin aujourd’hui. Car plusieurs questions très complexes, parce que mêlant des considérations à la fois politiques, éthiques et économiques, sont tout sauf résolues. Ce qui explique notre grande impatience à lire les réponses qui seront proposées par Cédric Villani dans quelques jours.

Trois d’entre elles qui nous semblent à la fois majeures et très lourdes de sens pour notre société et les entreprises : la régulation, la stratégie industrielle et l’éducation.

La régulation

La question de l’encadrement de l’IA est évidemment centrale. On en prend toute la mesure quand on scrute la compétition qui règne déjà pour contrôler cette nouvelle source de puissance géopolitique. Le maître du Kremlin, Vladimir Poutine, a prévenu ses homologues américain, chinois et européen il y a peu : « Celui qui sera leader en intelligence artificielle sera le maître du monde ».

Mais si chacun s’accorde sur la nécessité de prévoir des réglementations sur l’utilisation et le contrôle des robots autonomes et apprenants, on peut se demander lequel des Etats sera prêt à sacrifier une partie au moins de son pouvoir pour garantir la sécurité des autres.

L’hypothèse d’une agence internationale spécialisée (équivalente de l’agence internationale de l’énergie atomique créée en 1957 pour limiter la prolifération nucléaire) est ainsi faiblement probable à court terme, même si elle doit être poussée par la France et l’Union Européenne.

Sa réalisation ne règlerait d’ailleurs pas tout. Car le pouvoir en matière de données n’est pas détenu par les Etats. Il est aujourd’hui accaparé par les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), à la fois tentés aujourd’hui d’alerter sur les dangers de l’intelligence artificielle et d’apparaître aussi comme des entreprises bienveillantes voire vertueuses, et en même temps inquiets de voir émerger une force concurrentielle rivale – les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) – à l’heure des nouvelles ambitions du nouveau dirigeant chinois à vie, Xi Jinping.

Il est évidemment toujours possible de renoncer pour l’instant à de nobles ambitions éthiques, au motif de l’absence de perspectives immédiates de gouvernance mondiale sur ce sujet, pour reporter l’impératif de régulation vers la seule sphère économique. C’est une orientation qui est d’ailleurs à craindre du futur rapport Villani, au vu de cette surprenante déclaration au journal Les Echos, le 11 décembre dernier : « […] il n’y a pas d’urgence à réguler. A mon sens, il y a cependant un point où la régulation peut être urgente, c’est la défense des intérêts économiques de l’Europe face à une situation d’oligopole sur les produits et les solutions liés à l’IA ».

Attention à ne pas laisser grandir des monstres et à rendre possible l’avènement de Big Brother, sous prétexte qu’il n’y a pas de consensus sur la scène mondiale pour encadrer les pratiques de l’IA.

La stratégie industrielle

Personne ne conteste d’ailleurs l’autre urgence qu’il y a, sur le terrain strictement économique, à reprendre la main technologique sur le continent européen.

Certains pensent d’ailleurs, à l’instar de l’essayiste Laurent Alexandre, qu’il est déjà trop tard et que « l’Europe a complètement perdu la bataille de l’IA, mais aussi des plates-formes et des systèmes d’exploitation de téléphonie mobile, qui sont un seul et même ensemble ». Pas si sûr que la bataille soit perdue, mais elle est mal engagée, c’est sûr. Car pour construire une véritable stratégie industrielle de l’intelligence artificielle au niveau communautaire, les « 27 » ne disposent pour l’heure d’aucune des briques utiles à son édification : des processeurs spécialisés, des données et des plates-formes pour récolter des données, et des systèmes d’exploitation.

Ce dont nous avons besoin de toute urgence pour nous relever et rattraper notre retard, c’est donc d’agir pour corriger cette triple défaillance. Disposer d’un acteur européen, qui proposerait une plateforme permettant aux entreprises du continent d’utiliser l’IA, serait une première étape décisive.

Charles-Edouard Bouée, à la fois CEO de Roland Berger et auteur remarqué de La chute de l’empire humain. Mémoires d’un robot (Grasset, 2017) plaide dans ce sens, en revendiquant la création d’un « Open AI » européen, pour fédérer tous les acteurs européens (entreprises, laboratoires de recherche, institutions). Une solution qui stimulerait aussi l’innovation européenne en matière d’IA si elle est couplée avec la définition d’une norme commune (« norme AI »), en partenariat avec les opérateurs télécoms.

Pour faire décoller l’industrie européenne de l’intelligence artificielle, on devra aussi mobiliser de nouveaux moyens de financement. Quelques trop rares acteurs du capital-investissement (à l’instar de Blackstone ou, plus récemment, d’Ardian) se sont pour le moment saisis de l’enjeu.

Il y a fort à parier que dans ses conclusions à venir, Cédric Villani, fera aussi référence à l’expérience pilote du Canada, qui a déjà investi plusieurs centaines de millions de dollars pour créer un écosystème autour de l’IA.

Si sur le plan industriel, l’initiative devra venir de l’Europe, cela n’exonérera pas la France de sa propre responsabilité à l’égard de ses entreprises. Il faut aider les PME à repenser le travail de leurs salariés autour de l’intelligence artificielle, tout particulièrement en favorisant la structuration d’une offre d’accompagnement à la conduite du changement, sans doute avec l’appui de BPI France.

L’éducation et la formation

Avec l’IA, le travail des équipes change de nature. Et les spécialistes s’accordent pour dire qu’à côté des compétences cognitives, les compétences sociales et « situationnelles » vont devenir cruciales.

Si l’homme est demain libéré d’un certain nombre de tâches répétitives et automatisables, en contrepartie on n’attendra de lui plus d’agilité et une capacité à interpréter et décider sur la base des donnée recueillies et déjà analysées par les machines « intelligentes ».

Le défi de la connaissance est donc considérable. En imagerie médicale, les algorithmes vont aider les praticiens à gérer un volume d’examens déjà considérable (80 millions aujourd’hui en France) mais aussi les amener à devenir de véritables « gestionnaires de données ». Une révolution technologique qui va nécessiter, pour s’y adapter, de nombreuses heures de formation chaque année; Plus de la moitié des emplois va être profondément transformée d’ici dix ans, avec de nouvelles relations entre l’homme et la machine à imaginer et à construire. Pour éviter que l’intelligence artificielle ne creuse encore davantage le fossé entre ceux qui ont une aptitude forte à apprendre et les autres, il sera nécessaire de revoir en profondeur l’école et les méthodes pédagogiques qu’elle mobilise.

Pas étonnant, dans ces conditions, qu’une majorité de la population française (64% selon un sondage récent de l’Ifop) se déclare inquiète des développements de l’intelligence artificielle, car peu d’entre nous est vraiment en capacité d’en visualiser précisément les contours à l’heure présente…

L’une des attentes fortes qu’on peut avoir à l’égard du rapport de Cédric Villani dans quelques jours, c’est d’expliquer comment l’éducation et l’enseignement devront être entièrement repensés pour s’approprier les transformations induites par l’intelligence artificielle. Tout le monde est concerné par cette révolution de la connaissance à venir qu’est l’IA. Car elle touchera non seulement les jeunes (étudiants ou sans diplôme), mais aussi les adultes (qualifiés ou moins qualifiés), dont les professions vont radicalement changer.

Une seule ambition d’envergure pour la France : devenir une “scale-up nation”

Article paru le 18/04/2017 dans Forbes

 

La French Tech a redonné confiance à des milliers de jeunes entrepreneurs de croissance, convaincus depuis le lancement de cette initiative en 2013 que la France pourrait enfin devenir une terre entrepreneuriale et innovante. Au prix d’un oubli de taille : quatre ans plus tard, le fétichisme numérique ne s’est guère propagé à l’ensemble du tissu productif, dramatiquement en retard dans l’appropriation des nouvelles technologies. La « scale-up nation » n’est pas pour demain.

 

Résolument entrepreneurial et toujours plus innovant.

C’est l’image qui colle désormais à la peau de notre pays, qui crée plus de 550 000 entreprises par an et dont les citoyens se montrent désormais intéressés, pour plus de la moitié d’entre eux, à la possibilité de travailler dans une start-up[1].

Considérée il n’y a pas si longtemps encore comme l’incarnation de la « vieille Europe » de l’autre côté de l’Atlantique, la France a su faire taire en à peine cinq années jusqu’aux plus zélés de ses contempteurs, entretenant jusqu’alors à son encontre un réflexe caricatural de « French-bashing ».

Cinq années marquées par l’éclosion d’une ambition nationale, d’abord susurrée au temps d’une présidence qui se défiait de la « finance », puis clairement assumée, après que les « pigeons » eurent sorti leurs griffes à l’automne 2012 : apparaître comme un phare mondial de l’innovation, capable de briller haut et loin, quitte à faire de l’ombre autour de lui, y compris aux économies les plus en pointe en la matière, à l’instar des Etats-Unis et d’Israël. En un mot, devenir une « start-up nation ».


Soleil trompeur…

Le travail accompli ces dernières années pour redonner de la confiance aux entrepreneurs et créer un écosystème susceptible de faire grandir un plus grand nombre de start-up est spectaculaire.

C’est un acquis précieux et incontestable, indissociable de l’intuition géniale et de la volonté politique de Fleur Pellerin, alors ministre en charge des PME, de l’Innovation et de l’Economie numérique.

La French Tech s’est imposée comme une démarche inédite, incroyablement mobilisatrice, dans laquelle initiative privée et publique ont pu se renforcer mutuellement, à l’instar des moyens déployés par BPI France (pas moins de 601 millions d’euros injectés directement dans les jeunes pousses entre 2013 et 2016) en complément des investissements consentis par le capital-risque.

Les chiffres donnent le tournis : rien que l’an passé, 9 levées de fonds d’au moins 30 millions d’euros ont été réalisées, avec parfois des niveaux record (comme OVH pour 251 millions de dollars ou Sigfox pour 156 millions), là où quatre ans auparavant la France éprouvait encore le plus grand mal à organiser des tours de table supérieurs à 10 millions.

Le miracle de la French Tech, ce n’est pas seulement que Paris soit devenue la seconde ville européenne (derrière Londres) pour les capitaux investis dans les start-up, largement devant Berlin. C’est aussi que tout a été pensé pour offrir aux jeunes entreprises innovantes un écosystème hautement favorable : accompagnement dès l’amont de la création et jusqu’à l’accomplissement du projet, soutien à la recherche de financement, hébergement dans plusieurs dizaines de structures d’incubation, d’accélération ou encore dans l’un des 200 Fab Lab, ces ateliers partagés de fabrication numérique.

La politique de communication n’a pas été en reste pour soutenir les pépites hexagonales, grâce à une enveloppe de 15 millions pour assurer la promotion de la French Tech à l’international, avec le soutien de Business France qui a encore accompagné 28 start-up au CES de Las Vegas en janvier dernier.

Parfois négligé par l’Etat jacobin, le déploiement territorial n’a pas été oublié non plus, via la mission French Tech, à l’origine du déploiement de la marque dans 22 capitales à travers des hubs et la labellisation de 13 métropoles, du Nord (Lille’s French Tech) au Sud (French Tech Montpellier) et d’Ouest (Brest Tech+) en Est (LORnTech).

Les résultats de cette politique volontariste, ayant réuni des personnalités aussi différentes que celles de Xavier Niel (Free) ou de Nicolas Dufourcq (BPI France) et bousculé jusqu’aux habitudes des grands groupes français (AXA, Engie, Air Liquide, PSA…) qui ont renforcé leur participation dans les start-up de l’hexagone, sont à première vue très spectaculaires.

De nombreuses réussites ont commencé à fleurir dans de nombreux domaines, tels que l’internet des objets, l’open data, les fintech, l’énergie, les transports ou encore la santé et les biotech.

A l’étranger, malgré les incompréhensions ayant accompagné par ailleurs l’adoption d’une Loi « Travail » tronquée en juillet 2016 à force de blocages sociaux dignes d’un autre temps, c’est désormais l’image d’un pays riche en talents et aux formes de créativité multiples, qui s’impose à la faveur du triomphe de BlaBlaCar, Deezer, Criteo et de quelques autres start-up françaises sur la scène mondiale.

Cela suffit-il pour autant à situer la France au rang de « start-up nation » et à prétendre que cette nouvelle distinction ferait basculer notre économie de la convalescence à la guérison totale ?

Rien n’est moins sûr.

Il n’est aujourd’hui ni avéré que devenir une « start-up nation » serait le Graal annoncé par ses défenseurs pour notre économie, ni même qu’atteindre cet objectif et faire ainsi de Paris la capitale européenne des start-up, constituerait en soi la martingale pour aider le futur Président de la République à replacer la France dans la compétition internationale.

Dans le « match » qui l’oppose à Israël, regardé comme le pays par excellence de l’innovation, la France affichait encore des performances bien inférieures en 2015, bien que comblant depuis lors une partie de son retard : 3 licornes[2] (contre 7 en Israël), 1 start-up pour 6 600 habitants (contre 1 pour 1 600), 2 milliards de dollars investis dans les start-up (contre 4,4 milliards) et surtout une part de la R&D dans le PIB n’excédant pas 2,24% (contre 4,11%).

Surtout, malgré tous les records enregistrés l’année dernière, que ce soit en termes de financement des start-up ou même de leur visibilité économique et politique, la France échoue toujours à fabriquer des champions capables de briller durablement pour notre compte sur la scène internationale.

Engloutir des dizaines de millions dans nos pépites les plus prometteuses, comme nous le faisons aujourd’hui, n’a de sens à terme que si elles font prospérer notre propre économie ! Or, on constate trop souvent que nombre d’entre elles « cèdent parfois un peu vite aux sirènes d’acquéreurs internationaux, en vendant leur entreprise plutôt que de continuer à la développer »[3] comme le regrettait récemment le co-président de France Digitale, Jean-David Chamboredon.

Rien qu’en 2016, des start-up aussi performantes que Stupeflix (passé sous le contrôle de l’américain GoPro), Withings, pionnier français des objets connectés, racheté par le finlandais Nokia pour 170 millions d’euros ou encore Medtech, spécialisée dans le robot chirurgical, sont passées sous pavillon étranger !

Est-ce un bon calcul d’investir plusieurs milliards dans les start-up si celles-ci finissent par nous échapper ?

Comment éviter d’ailleurs que la plupart d’entre elles nous tournent le dos si ces sociétés ne trouvent pas d’autres solutions pour financer leur croissance que de s’en remettre à des investisseurs étrangers, tout particulièrement pour les très grosses levées (plus de 100 millions) à défaut de réponse nationale ou européenne à la hauteur ?

L’intervention accrue de nouveaux acteurs tels que les assureurs-vie ou les caisses de retraite, qui ne représentent aujourd’hui guère plus de 3% du capital-risque, là où les fonds de pension pèsent pour plus de la moitié aux Etats-Unis, irait – avec d’autres solutions transnationales (création d’un fonds paneuropéen par exemple) – dans le bon sens.


Les PME françaises, ces oubliées de la révolution numérique…

Mais cela ne résoudrait pas tout. Pour sortir de l’épais brouillard d’une croissance qui n’en finit pas de se dérober, nous devons surtout, selon la belle formule de Françoise Benhamou, être capable de « bâtir l’hybridation de cette économie ultra-dynamique et chouchoutée par tous avec la grande masse des PME »[4].

Aujourd’hui, le comportement très nombriliste induit par la French Tech ne favorise pas ce processus de contagion positive. Au contraire, car ses artisans contemplent « leurs » 9 400 start-up, comme Harpagon regardait ses pièces d’or. La French Tech ne souffre pas d’un manque d’ambition, mais d’un déficit de générosité et d’ouverture sur le reste de l’écosystème productif.

Alors que l’esprit start-up devrait irriguer tout notre tissu économique, il sert aujourd’hui uniquement sa propre cause, alors que c’est toutes nos entreprises qui doivent se transformer et se moderniser.Jean-Louis Beffa, par exemple, l’a bien compris s’agissant des grands groupes. L’ancien président de Saint-Gobain n’hésite pas à clamer que la révolution numérique place les entreprises leaders au pied du mur, et que leur « réponse au défi des start-up et plus largement de l’économie numérique déterminera pour une bonne part l’adaptation de l’économie française à cette nouvelle donne »[5].

Mais si certaines grandes entreprises « tâtonnent » encore, la plupart d’entre elles ont déjà réagi et se sont donné les moyens de rebondir. Le véritable enjeu, c’est d’aider les TPE et les PME à prendre le virage digital et à bâtir une véritable « scale-up nation »[6] pour reprendre l’ambition affichée par Pierre Gattaz.

Que chacun le mesure sans tarder : Il ne saurait y avoir de victoire à long terme des start-up au détriment des PME ! La « fracture numérique » ne pourra pas durer plus longtemps.

Le risque induit par une orientation politique privilégiant les premières au détriment des secondes est d’entretenir au moins « inconsciemment » une économie à deux vitesses, frein sérieux à notre rebond dans les années à venir[7].

La dépendance actuelle de nos performances, qu’il s’agisse de l’innovation ou de l’export, à un petit nombre d’entreprises (on sait par exemple que 98% des start-up créées il y a moins de trois ans réalisent déjà du chiffre d’affaires à l’international, ce qui est une performance considérable, alors que dans le même temps, seul un tout petit nombre d’entreprises françaises – un peu moins de 125 000- parvient à exporter) est très problématique.Le train de l’innovation et du digital est parti. Plus rien ne l’arrêtera. Et les PME françaises n’ont pas d’autre issue que de monter à son bord.A la veille de l’élection présidentielle, cela doit emporter une conviction essentielle : se contenter de remuer les peurs autour du numérique ne mènera nulle part !Il faut certes entendre les mises en garde de ceux, à l’instar du philosophe Eric Sadin, qui veulent nous mettre en garde contre « la siliconisation du monde »[8], mais les dirigeants d’entreprises quelle que soit leur taille doivent aussi prendre conscience du caractère irrésistible de la révolution numérique.Alors qu’une entreprise sur cinq dispose aujourd’hui d’une véritable stratégie numérique et que 16% seulement des PME vendait des produits en ligne en 2015, la mobilisation en faveur de la digitalisation des sociétés de petite et moyenne taille est une priorité absolue des toutes prochaines années.Partager cette vision du futur immédiat, alors que le défi complémentaire de maîtrise de l’intelligence artificielle (IA) pointe déjà, c’est se mettre à l’abri de réveils douloureux en cas d’inaction prolongée.Or, lorsque les candidats à l’élection présidentielle se présentent comme ils l’ont fait devant la CPME le 6 mars dernier pour décliner leur programme en faveur des PME, ils mettent surtout en avant la baisse des charges et la simplification administrative au rang de leurs priorités absolues.Le numérique peine à s’imposer dans la campagne présidentielle de 2017.Aucune voix forte ne semble vouloir rappeler que le regain de compétitivité et d’innovation des sociétés françaises passe d’abord par une transition digitale réussie. Que sans refondation du business model des PME autour d’une nouvelle logique de « plate-forme », elles ne sauraient s’adapter à la nouvelle demande mondiale des consommateurs.Curieusement, la transition digitale des PME, pourtant au cœur des propositions que le Conseil National du Numérique (CNNum) a adressées au gouvernement à l’automne 2016[9], ne bénéficie d’aucun écho médiatique et politique particulier, si ce n’est des encouragements de façade.Ce silence assourdissant nous rappelle que si les entreprises de moins de 250 salariés rassemblent près de 7,2 millions d’emplois, elles n’apparaissent pas encore comme un enjeu politique de premier plan à l’occasion des principales échéances démocratiques.C’est bien dommage.Lorsqu’on prend le temps de décrypter la pensée économique sous-jacente des postulants à l’Elysée, on s’aperçoit que la très grande majorité d’entre eux (9 sur 11) n’inscrit pas la modernisation des entreprises au cœur du quinquennat à venir.Deux d’entre eux (Nathalie Arthaud et Philippe Poutou), ancrés dans une tradition anticapitaliste, pensent encore pouvoir redresser le pays en distribuant du pouvoir d’achat supplémentaire sans compter, et en privilégiant un discours simpliste (« faire payer les riches »), au mépris des réalités économiques de la mondialisation et de la révolution technologique.D’autres, à commencer par François Asselineau et, de manière plus insidieuse, Jean-Luc Mélanchon, prétendent régler tous les problèmes économiques de la France en faisant sortir celle-ci de l’Europe, évitant soigneusement de dire qu’un petit pays de 65 millions d’habitants serait désarmé en agissant seul dans le commerce international et que l’appartenance à la zone euro nous met, pour l’heure, au moins partiellement à l’abri des secousses économiques et financières.Une troisième école de pensée, incarnée par Benoit Hamon, privilégie une analyse moins utopique sur le plan économique mais tout aussi illusoire car s’inspirant des vieilles recettes keynésiennes, consistant à faire le pari d’une « relance par la demande » pour soutenir le tissu productif national. Idée généreuse, mais peu lumineuse, quand on sait que les dépenses supplémentaires induites bénéficieront dans une large proportion aux entreprises étrangères et dégraderont davantage encore notre commerce extérieur, déjà déficitaire depuis 2003.Dans cette campagne, seuls deux candidats mettent en définitive l’entreprise au cœur de leur programme : Emmanuel Macron et François Fillon. Le leader d’En Marche plaide pour un projet global de « transformation de la société et de l’économie française », tandis que l’ancien Premier ministre vise, pour sa part, à « créer les conditions favorables à l’investissement, en particulier pour les PME et les entreprises de taille intermédiaire (ETI) ».Si cette dernière voie – qu’on range classiquement sous l’appellation de « politique de l’offre » – devait ne pas parvenir à s’imposer le soir du 7 mai 2017, l’économie française sortirait des rails. Il faut même s’attendre à ce que sa dynamique, déjà incertaine, se rompe brutalement, laissant s’échapper notre dernier espoir de voir les wagons de queue – nos TPE et PME encore fragiles- rejoindre notre avant-garde entrepreneuriale conquérante (start-up et licornes), condition indispensable pour corriger le décrochage français en matière de productivité et d’innovation et devenir une « scale-up nation ».La France a besoin de beaucoup plus d’ETI pour reprendre sa place dans la compétition internationale.C’est au moins autant à partir de ses grosses PME actuelles, à condition de les aider à accomplir leur transition digitale, que dans ses start-up, qu’elle fera émerger ses nouveaux champions.[1] Un sondage IFOP-Fiducial réalisé pour France Digitale les 20 et 21 mars 2017 révèle que 52% des Français se déclarent intéressés à l’idée de rejoindre une start-up s’ils en avaient la possibilité[2] Entreprises valorisées à plus d’1 milliard de dollars[3] Jean-David Chamboredon, interview in Les Echos, 29 décembre 2016[4] Françoise Benhamou, Pour que la France devienne une vraie « start-up nation », in Les Echos, 6 avril 2016[5] Jean-Louis Beffa, Se transformer ou mourir. Les grands groupes face aux start-up, Seuil, mars 2017[6] Pierre Gattaz, Devenir une « scale-up nation », interview in Les Echos, 13 janvier 2017[7] Ce risque est exposé et expliqué de manière détaillée dans l’ouvrage de François Perret « Pour en finir avec la stagnation économique », L’Harmattan, février 2017[8] Eric Sadin, La siliconisation du monde. L’irrésistible ascension du libéralisme économique, édition L’échappée, 2016[9] Conseil national du numérique (CNNum), rapport Croissance connectée, octobre 2016.

Mais si certaines grandes entreprises « tâtonnent » encore, la plupart d’entre elles ont déjà réagi et se sont donné les moyens de rebondir. Le véritable enjeu, c’est d’aider les TPE et les PME à prendre le virage digital et à bâtir une véritable « scale-up nation »[6] pour reprendre l’ambition affichée par Pierre Gattaz.

Que chacun le mesure sans tarder : Il ne saurait y avoir de victoire à long terme des start-up au détriment des PME ! La « fracture numérique » ne pourra pas durer plus longtemps.

Le risque induit par une orientation politique privilégiant les premières au détriment des secondes est d’entretenir au moins « inconsciemment » une économie à deux vitesses, frein sérieux à notre rebond dans les années à venir[7].

La dépendance actuelle de nos performances, qu’il s’agisse de l’innovation ou de l’export, à un petit nombre d’entreprises (on sait par exemple que 98% des start-up créées il y a moins de trois ans réalisent déjà du chiffre d’affaires à l’international, ce qui est une performance considérable, alors que dans le même temps, seul un tout petit nombre d’entreprises françaises – un peu moins de 125 000- parvient à exporter) est très problématique.

Le train de l’innovation et du digital est parti. Plus rien ne l’arrêtera. Et les PME françaises n’ont pas d’autre issue que de monter à son bord.A la veille de l’élection présidentielle, cela doit emporter une conviction essentielle : se contenter de remuer les peurs autour du numérique ne mènera nulle part !

Il faut certes entendre les mises en garde de ceux, à l’instar du philosophe Eric Sadin, qui veulent nous mettre en garde contre « la siliconisation du monde »[8], mais les dirigeants d’entreprises quelle que soit leur taille doivent aussi prendre conscience du caractère irrésistible de la révolution numérique.

Alors qu’une entreprise sur cinq dispose aujourd’hui d’une véritable stratégie numérique et que 16% seulement des PME vendait des produits en ligne en 2015, la mobilisation en faveur de la digitalisation des sociétés de petite et moyenne taille est une priorité absolue des toutes prochaines années.

Partager cette vision du futur immédiat, alors que le défi complémentaire de maîtrise de l’intelligence artificielle (IA) pointe déjà, c’est se mettre à l’abri de réveils douloureux en cas d’inaction prolongée.

Or, lorsque les candidats à l’élection présidentielle se présentent comme ils l’ont fait devant la CPME le 6 mars dernier pour décliner leur programme en faveur des PME, ils mettent surtout en avant la baisse des charges et la simplification administrative au rang de leurs priorités absolues.

Le numérique peine à s’imposer dans la campagne présidentielle de 2017.

Aucune voix forte ne semble vouloir rappeler que le regain de compétitivité et d’innovation des sociétés françaises passe d’abord par une transition digitale réussie. Que sans refondation du business model des PME autour d’une nouvelle logique de « plate-forme », elles ne sauraient s’adapter à la nouvelle demande mondiale des consommateurs.

Curieusement, la transition digitale des PME, pourtant au cœur des propositions que le Conseil National du Numérique (CNNum) a adressées au gouvernement à l’automne 2016[9], ne bénéficie d’aucun écho médiatique et politique particulier, si ce n’est des encouragements de façade.

Ce silence assourdissant nous rappelle que si les entreprises de moins de 250 salariés rassemblent près de 7,2 millions d’emplois, elles n’apparaissent pas encore comme un enjeu politique de premier plan à l’occasion des principales échéances démocratiques.

C’est bien dommage.

Lorsqu’on prend le temps de décrypter la pensée économique sous-jacente des postulants à l’Elysée, on s’aperçoit que la très grande majorité d’entre eux (9 sur 11) n’inscrit pas la modernisation des entreprises au cœur du quinquennat à venir.

Deux d’entre eux (Nathalie Arthaud et Philippe Poutou), ancrés dans une tradition anticapitaliste, pensent encore pouvoir redresser le pays en distribuant du pouvoir d’achat supplémentaire sans compter, et en privilégiant un discours simpliste (« faire payer les riches »), au mépris des réalités économiques de la mondialisation et de la révolution technologique.

D’autres, à commencer par François Asselineau et, de manière plus insidieuse, Jean-Luc Mélanchon, prétendent régler tous les problèmes économiques de la France en faisant sortir celle-ci de l’Europe, évitant soigneusement de dire qu’un petit pays de 65 millions d’habitants serait désarmé en agissant seul dans le commerce international et que l’appartenance à la zone euro nous met, pour l’heure, au moins partiellement à l’abri des secousses économiques et financières.

Une troisième école de pensée, incarnée par Benoit Hamon, privilégie une analyse moins utopique sur le plan économique mais tout aussi illusoire car s’inspirant des vieilles recettes keynésiennes, consistant à faire le pari d’une « relance par la demande » pour soutenir le tissu productif national. Idée généreuse, mais peu lumineuse, quand on sait que les dépenses supplémentaires induites bénéficieront dans une large proportion aux entreprises étrangères et dégraderont davantage encore notre commerce extérieur, déjà déficitaire depuis 2003.

Dans cette campagne, seuls deux candidats mettent en définitive l’entreprise au cœur de leur programme : Emmanuel Macron et François Fillon. Le leader d’En Marche plaide pour un projet global de « transformation de la société et de l’économie française », tandis que l’ancien Premier ministre vise, pour sa part, à « créer les conditions favorables à l’investissement, en particulier pour les PME et les entreprises de taille intermédiaire (ETI) ».

Si cette dernière voie – qu’on range classiquement sous l’appellation de « politique de l’offre » – devait ne pas parvenir à s’imposer le soir du 7 mai 2017, l’économie française sortirait des rails. Il faut même s’attendre à ce que sa dynamique, déjà incertaine, se rompe brutalement, laissant s’échapper notre dernier espoir de voir les wagons de queue – nos TPE et PME encore fragiles- rejoindre notre avant-garde entrepreneuriale conquérante (start-up et licornes), condition indispensable pour corriger le décrochage français en matière de productivité et d’innovation et devenir une « scale-up nation ».

La France a besoin de beaucoup plus d’ETI pour reprendre sa place dans la compétition internationale.

C’est au moins autant à partir de ses grosses PME actuelles, à condition de les aider à accomplir leur transition digitale, que dans ses start-up, qu’elle fera émerger ses nouveaux champions.

[1] Un sondage IFOP-Fiducial réalisé pour France Digitale les 20 et 21 mars 2017 révèle que 52% des Français se déclarent intéressés à l’idée de rejoindre une start-up s’ils en avaient la possibilité

[2] Entreprises valorisées à plus d’1 milliard de dollars

[3] Jean-David Chamboredon, interview in Les Echos, 29 décembre 2016

[4] Françoise Benhamou, Pour que la France devienne une vraie « start-up nation », in Les Echos, 6 avril 2016

[5] Jean-Louis Beffa, Se transformer ou mourir. Les grands groupes face aux start-up, Seuil, mars 2017

[6] Pierre Gattaz, Devenir une « scale-up nation », interview in Les Echos, 13 janvier 2017

[7] Ce risque est exposé et expliqué de manière détaillée dans l’ouvrage de François Perret « Pour en finir avec la stagnation économique », L’Harmattan, février 2017

[8] Eric Sadin, La siliconisation du monde. L’irrésistible ascension du libéralisme économique, édition L’échappée, 2016

[9] Conseil national du numérique (CNNum), rapport Croissance connectée, octobre 2016